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La pedagogie par cycle d’âge ou l’art du respect de chacun

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Article paru dans les Cahiers de l’enfant et la vie, numéro 1, 2005.

L’école Prévert, en ouvrant ses portes en 1979 à Villeneuve d’Ascq dans le Nord, ne savait pas à quel bel avenir elle était appelée. Aujourd’hui environ 60 % des familles choisissent délibérément d’y inscrire leurs enfants pour la pédagogie qu’elle offre, les 40 % autres sont les enfants du quartier.
Dès le départ « école expérimentale », on y applique une démarche novatrice en matière d’apprentissage de la lecture en lien avec l’AFL, (Association Française de la Lecture). Des maîtres sensibles à cette démarche s’y présentent. Aujourd’hui on y retrouve encore cet esprit de recherche de « Prévert » à travers la proposition d’une pédagogie différenciée.

Rencontre avec Bruno Pouly.
Son directeur arrivé en 1990 comme instituteur est depuis deux ans, en charge de la direction de cette école.

Une école primaire qui fonctionne par cycles plutôt que par classes d’Âge
C’est à la suite d’une inspection d’équipe pédagogique que des modifications importantes ont été mises en place à l’école Prévert. Modifications résultant aussi d’un travail de réflexion dans le cadre de la charte du XXIème siècle (à partir d’un document de réflexion proposé à l’ensemble du corps enseignant par le ministère de l’Education). Ont pu être ainsi formalisés les tenants et aboutissants du fonctionnement pédagogique de l’école. Ces réflexions ont abouti à la production d’un texte « fondateur » d’une trentaine de pages et d’une grande transformation de l’école.
Le directeur explique son organisation quotidienne : « Les élèves ne sont pas répartis par classes mais par groupes d’accueil. L’hétérogénéité y est privilégiée. Un groupe d’accueil de cycle 3, par exemple, rassemble des CE2, CM1 et CM2. Les élèves (20/25) ont un maître référent qui est chargé en début de matinée, de 8h20 à 8h45, de veiller à ce que ceux-ci préparent leur contrat, notent dans leur agenda les mots avec lesquels ils devront faire des phrases et les messages pour le parents. L’essentiel du groupe d’accueil tient dans la gestion du contrat. D’autres telles que lire à voix haute, réciter une poésie régulièrement, apprendre les tables de multiplication, etc. incombent, si l’on peut dire, également aux groupes d’accueil. L’autre rendez-vous du groupe d’accueil a lieu en début d’après-midi de 13h20 à 13h45. Avec les élèves, le maître vérifie les contrats de chacun.
Nous avons, dans les premières années, mis en place une « maison des mathématiques » et une « maison du français ». Cela demandait une maîtrise de l’espace trop importante, notamment pour les élèves du cycle 2. La grande quantité de matériel pédagogique amenait des difficultés pour s’y retrouver. Nous avons donc réorganisé l’école en « maisons cycles ». Chaque matin de 8h45 à 10h dans toute l’école c’est le temps des mathématiques et de 10h10 à 11h30 ce sont les enseignements de français qui sont donnés aux élèves des cycles 2 et 3. Cette organisation permet d’établir des passerelles entre les cycles.
»
Bruno Pouly précise également que tous les maîtres enseignent une part des notions liées à la maîtrise de la langue et une part des notions des mathématiques. Chaque maître suit l’enfant tout au long du cycle dans une « semi-spécialisation », tout en étant responsable du suivi de l’ensemble des élèves d’un cycle. L’intérêt de ce fonctionnement est la maîtrise de la progression pédagogique de l’enseignement donné et du suivi des apprentissages de l’élève. Dans le champ disciplinaire des mathématiques, un maître peut couvrir la numération, un autre le calcul mental, un autre les grandeurs et mesures, etc. Le directeur développe cette idée : «Ainsi nous faisons quelque chose ensemble amenant chaque enseignant à se rendre compte de l’ensemble des outils pédagogiques existant, de s’en emparer. Ce qui permet également – et c’est un aspect important de notre métier – d’observer l’élève, de voir comment il procède pour mieux l’aider quand il rencontre des difficultés. »
Puis il complète sa présentation de l’école en nommant l’existence d’une zone « maison d’éveil » rassemblant la documentation, ainsi qu’un grand espace d’exposition dans lequel on est plongé d’emblée en entrant dans le bâtiment. Les autres disciplines (musique, éveil expérimental, arts visuels…) sont réparties entre les maîtres, dans la mesure du possible. Il précise : « Cette « spécialisation » est somme toute, relative dans la mesure où chaque enseignant fait usage de compétences interdisciplinaires dans l’enseignement qu’il mène.» Pour le directeur de l’école, cette mise en œuvre apparaît comme une simple mise en pratique de la loi d’orientation de 1989. Elle repose, à l’école Prévert, sur trois principes qu’il nous présente.

Il s’agit d’accepter l’hétérogénéité des rythmes d’apprentissage.
« On admet, c’est vérifiable, pour certains élèves cela va plus vite. Pour d’autres, le parcours est différent, plus lent, plus fastidieux. Une inégalité existe de fait. Pour ceux qui ont besoin de plus de temps, il faut une réponse que nous donne la pédagogie différenciée qui prend en compte cet aspect. A nous d’être souples pour permettre aux élèves qui en ont besoin, d’avoir le temps de conforter leurs savoirs et savoir-faire.
»
L’école ainsi organisée, permet à certains élèves de poursuivre et de terminer leurs apprentissages correspondant au cycle 2 dans un domaine précis, par exemple la maîtrise de la langue, tout en étant intégrés en cycle 3 pour des apprentissages liés aux mathématiques.
A noter par ailleurs que dans l’école Prévert, on parle plutôt de prolongement de cycle que de redoublement, occasion de proposer ce qui n’a pas été bien saisi et non de refaire les mêmes enseignements. Ce choix est explicité à l’enfant, le point est fait avec les parents aussi.
Il s’agit d’éviter les ruptures dans les apprentissages : «Nous veillons à la continuité et à ce que l’élève puisse établir des liens entre les différentes disciplines. Il s’agira pour cela de mettre en œuvre, rappelons-le, l’interdisciplinarité. »

Il s’agit d’enseigner par groupe de niveau :
«Les maîtres diagnostiquent l’acquisition des préalables avant d’aborder une nouvelle notion. Les élèves qui sont prêts, sont regroupés à un moment donné pour une « leçon » afin qu’ils puissent manipuler, découvrir cette nouvelle notion. Par petits groupes, ils recherchent, confrontent leurs résultats et leurs procédés suite à une situation problème que le maître leur a présentée. Celui-ci, dirigeant la mise en commun des idées, privilégie l’argumentation des élèves pour construire un nouveau savoir. C’est important de leur laisser le temps de chercher, faire des hypothèses, tâtonner, manipuler, notamment en cycle 2. » Et le directeur insiste sur le fait que toute cette démarche s’attache à développer chez l’enfant le sens critique : « Savoir se déterminer sur des questions sociale, politique…La laïcité ne peut s’en passer. C’est pour ces raisons que je suis dans ce métier. L’histoire notamment se prête à ces débats. » Il prend l’exemple des deux textes qui peuvent être étudiés par les élèves : «  L’appel du 18 juin comparé à la déclaration de Pétain précisant que les enfants par cette confrontation peuvent saisir le sens de la « collaboration » et de la « résistance ». De même la démarche expérimentale prépare l’élève à la compréhension du monde. De même encore, la confrontation des différentes réponses données par les élèves que les situations problèmes suscitent, entre dans cette perspective. »

Puis il tire deux conclusions essentielles, fruits de l’expérience et de la réflexion hebdomadaire de l’équipe enseignante, chaque mardi soir tout au long de l’année :
« La mise en place de cette organisation par cycle nous a mobilisés, elle nous a permis de donner des réponses aux enfants en difficulté. Nos évaluations ainsi que celles du ministère nous le confirment. »
« La « parcellisation » qu’entraîne le fonctionnement par thèmes se doit d’être pondérée pour mieux servir encore les élèves dans leurs apprentissages. »

«Votre école rend les enfants autonomes ?»
Voilà ce que demandait une maman lors de l’inscription de son enfant. « L’objectif vise, certes, à l’autonomie mais celle-ci peut se révéler plus tard », précise le directeur.
Face à l’attente (venant de l’extérieur) de circonscrire les objectifs de cette école ou de la catégoriser dans un courant pédagogique précis, l’équipe enseignante ne se veut ni alternative ni issue de la pédagogie Freinet ou Montessori ou autre. Nous sommes en présence d’une école ordinaire qui donne ses réponses et qui s’applique également à accueillir tous les élèves inscrits. Bruno POULY précise : « Nous accueillons des enfants autistes ou atteints de myopathie, de surdité, de dysphasie, mais plus on acte leur différence plus on la marque, c’est pourquoi ces élèves sont encadrés ici comme les autres. »
L’idée centrale qui anime les maîtres de cette école est clairement exprimée par le directeur. Dans son bureau on peut lire cette citation de F. Buisson extraite de La foi laïque (1912) :
« Pour faire un républicain il faut prendre l’être humain, si petit si humble qu’il soit et lui donner l’idée qu’il peut penser par lui-même, […] que c’est à lui de chercher la vérité et non pas à la recevoir toute faite d’un maître, d’un directeur, d’un chef, quel qu’il soit, temporel ou spirituel. »

Des projets nous animent
Dans cette école l’idée de projet va dans le sens d’un but à atteindre et non de sortir pour sortir : rencontres littéraires, correspondance avec une autre classe, visites historiques, classe de découverte avec nuitées, visite du forum des sciences, du musée Pasteur, préparation d’une émission radiophonique, etc. Ces sorties choisies sont l’occasion de prendre des notes, produire des textes qui seront affichés et lus par les autres. Cependant le directeur, décidément bien situé dans sa responsabilité, rappelle l’objectif : que l’élève soit prêt à l’entrée en collège.
Dans ce but et pour vérifier que l’équipe enseignante suive bien le cordeau, celle-ci se sert des données issues des évaluations CE2 et sixième : « Nous procédons à une analyse fouillée dans laquelle nous voyons compétence par compétence, les réponses données par les élèves. Ces évaluations sont des outils que l’on ne peut ignorer. »

Le questionnement sur la pratique doit demeurer permanent
Le directeur met le projecteur sur quatre points de vigilance : La nécessité d’être questionné car : « cette proposition offerte aux enfants de notre école s’est construite empiriquement. » C’est pourquoi l’équipe enseignante insiste pour faire connaître sa démarche afin qu’elle soit vue, observée et critiquée.
La formation en IUFM (Institut universitaire de formation des maîtres) de ses futurs collègues : « Qu’elle leur donne des idées afin qu’ils abordent l’enseignement en ayant un maximum d’outils, de méthode et de rigueur… » L’attention à l’enfant, principal destinataire : « Une démarche au service des enfants et notamment, pour ne pas dire surtout, à ceux qui connaissent des difficultés scolaires. »
Sans oublier les parents à qui la possibilité est offerte de suivre leur enfant dans l’école, une ou deux matinées dans l’année, suivie, selon le cas, d’une réunion en fin de journée avec leur enfant afin d’évoquer ses apprentissages. Et au sujet de sa mission spécifique de directeur, voici une belle réponse de sa part. Elle tiendra lieu de mise en projet plutôt que de conclusion :
« Etre directeur d’école représente un travail quotidien, considérable, opiniâtre, humble. Cela fait partie de notre métier. Comme de labourer une terre, c’est un travail de longue haleine. »
Propos recueillis par Odile Anot